Jürgen Habermas, que beaucoup décrivaient comme « le plus grand philosophe vivant », s’est éteint le 14 mars à 96 ans. Son œuvre était monumentale mais notoirement difficile d’accès. Alors pourquoi se frotter à Habermas dans une newsletter d’actualité ? Et bien simplement parce que ce penseur a théorisé ce qui fonde la qualité d’une conversation publique. Et nous avons humblement pensé que cela pouvait nous être utile dans le chaos du débat public ambiant !
D’abord, deux détails frappent quand on s’intéresse à sa vie. Affecté d’une fente labiale, Habermas a souffert depuis son enfance d’un handicap d’élocution, alors même qu’il fera de la communication le cœur de sa philosophie. Par ailleurs, tandis qu’il passe son enfance sous le nazisme, intégré aux Jeunesses hitlériennes, il défendra inlassablement la raison comme fondement de la démocratie.
Au cœur de sa pensée réside le constat selon lequel la modernité a réduit la raison au calcul et à l’efficacité technique. Or, la raison sert aussi à se comprendre entre humains et c’est précisément cette dimension communicationnelle qu’il a passé sa vie à explorer.
Dans L’Espace public (1962), il montre ainsi que la démocratie est née au XVIIIe siècle dans les salons, clubs et cafés où l’on débattait librement. C’est grâce à cet « espace public » que se sont créées les conditions d’une discussion des affaires communes. Dans son ouvrage majeur, La Théorie de l’agir communicationnel (1981), il pose qu’une décision politique n’est légitime que si elle émerge d’un échange fondé sur trois exigences, à savoir l’exactitude, la justesse et la sincérité. Il rompt alors avec Kant et sa morale universelle et dira ainsi : « au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité ».
De là découlent tous ses engagements, et en particulier sa défense de la démocratie délibérative, où l’argument prime sur le rapport de force, et son soutien permanent à l’Europe. À l’heure où le débat public se fracture, sa confiance en une raison « faible, faillible, mais non défaitiste » doit continuer de nous guider.